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Alzheimer : des jardins pour réapprendre

Martine Batt, Université de Lorraine and Alain Trognon, Université de Lorraine

Les jardins thérapeutiques sont parfois considérés, à tort, comme un simple agrément. Situé dans un lieu de soin ou d’accueil des personnes porteuses de la maladie d’Alzheimer, un tel espace vert apporte aux malades le bien-être et les stimulations sensorielles d’un lieu naturel, tout en tenant compte des limites imposées par une pathologie neurodégénérative. Mieux encore, les études menées dans le jardin du CHRU de Nancy montrent que dans cet environnement favorable, les patients sont capables d’apprendre et d’enregistrer de nouveaux souvenirs.

Baptisé « art, mémoire et vie », le jardin du CHRU de Nancy a été conçu dès 2010 par un praticien de l’hôpital, la neurologue Thérèse Rivasseau-Jonveaux, et un médecin sculpteur, Reinhard Fescharek. L’objectif était de répondre aux besoins médico-psycho-sociaux des usagers tels que préconisés par le plan Alzheimer 2008-2012, lequel recommandait aux unités accueillant des personnes atteintes de se doter de jardins thérapeutiques. La ville de Nancy ainsi que le CHRU ont soutenu cette initiative qu’ils considéraient comme novatrice dans le domaine du soin pour cette pathologie et celles apparentées.

Vue aérienne du jardin thérapeutique Art, mémoire et vie, à Nancy. CHRU Nancy, Author provided

Il se trouve que l’initiatrice de l’expérience, Thérèse Rivasseau-Jonveaux, également chef du service accueillant le jardin, était à l’époque chercheur-doctorante en psychologie à l’université de Lorraine. C’est dans les réunions scientifiques organisées au sein du laboratoire Interpsy de l’Université de Lorraine qu’est née l’idée d’ajouter à la visée thérapeutique du jardin, une dimension de recherche.

Au fil des discussions, de la lecture des comptes rendus d’observation et des analyses de la littérature, est apparue l’idée que le jardin est un « espace total de vie » concret, relevant de la culture de chacun, une sorte de « précipité » de vie psychologique, interpersonnelle, sociale et culturelle. Et que c’était en étudiant ce système dans son ensemble qu’on aurait une meilleure compréhension de la « psychologie concrète » de ses habitués. Nous espérions, au final, savoir quelles ressources d’étayage un jardin pouvait offrir aux personnes souffrant de troubles de la mémoire et à leur entourage. C’est ainsi que ce jardin expérimental est devenu un objet de recherche. Le programme de recherche Jaz, pour « Jardin Alzheimer », était né.

Comment un jardin peut-il pallier aux difficultés des personnes souffrant de troubles Alzheimer ? L’expérimentation porte sur ses effets psychologiques (interactionnels, cognitifs, émotionnels, comportementaux) visibles au travers du moyen de communication le plus naturel aux êtres humains : le dialogue. Dès lors, les conversations engagées lors de promenades entre les patients et les psychologues-chercheurs sont les principaux objets d’observation. Cette problématique engendre des travaux de recherche, notamment des thèses de médecine et de psychologie dont les résultats sont publiés dans les revues scientifiques internationales.

Apprendre en son jardin

Le projet de recherche Jaz permet d’appréhender les mécanismes cognitifs, émotionnels et comportementaux mis en jeu par le jardin à travers sa dimension artistique. Ce travail revient en fait à étudier les rapports entre mémoire, langage, art et végétation chez les personnes atteintes de maladie d’Alzheimer, plus précisément à explorer le rôle de l’aménagement de l’environnement sur la cognition et les émotions des patients.

On sait bien que le déclin observé dans Alzheimer touche les systèmes de haut niveau de la mémoire (épisodique, sémantique et de travail). On sait moins qu’il affecte aussi la dimension affective de l’individu, et par conséquent ses relations sociales. Or, les effets positifs de la contemplation des œuvres d’art sur la mémoire, les émotions et les jugements des individus, sont très bien établis depuis l’antiquité. Partant de ce constat, nous avons posé l’hypothèse que les malades d’Alzheimer pourraient bénéficier de la perception d’œuvres végétales ou artistiques en ce qui concerne leur mémoire et les rapports qu’ils entretiennent avec le monde extérieur.

Le jardin « art mémoire et vie » (dont on trouve ici une visite en vidéo) est composé de quatre carrés : la terre, l’eau, le feu et le vent. Ils abritent des œuvres ancrées dans la mémoire à long terme des résidents, autant de stimuli de premier choix permettant d’explorer la dimension affective dans la maladie d’Alzheimer. Plus précisément, on mesure l’impact d’un environnement stimulant, sur le plan émotionnel, sur les différentes formes de mémoire mobilisées. Ainsi, au cours de leurs promenades, les patients peuvent voir et sentir l’odeur de plantes de l’est de la France, comme des jonquilles ou des pivoines. Ils peuvent voir et toucher différents matériaux au contact lisse ou rugueux, en s’approchant d’œuvres d’art faisant référence à la mémoire socio culturelle régionale, par exemple des scènes avec des mineurs ou des travailleurs de l’acier représentés sur un vitrail, ou encore une sculpture de Saint-Nicolas.

Vue du vitrail, dans le jardin thérapeutique de Nancy. CHRU Nancy, Author provided

En analysant les conversations enregistrées lors de ballades dans le jardin, nous découvrons les traces émotionnelles du vécu du patient. Nos travaux apportent déjà des résultats prometteurs qui nous invitent à conclure, sur un petit échantillon de sujets, que le malade Alzheimer est lui aussi, comme la population générale, sensible à la perception de références naturelles et culturelles régionales dont il a eu l’expérience par le passé. De plus, les évaluations cognitives très fines de ces personnes permettent d’avancer que leur mémoire continue d’être stimulée par des perceptions porteuses d’émotions, positives ou négatives, même à un stade avancé de la maladie. C’est là un enseignement majeur : les sujets Alzheimer peuvent donc encoder de nouvelles informations et les restituer, c’est-à-dire s’en souvenir.

Activité paisible, la promenade accompagnée permet d’évaluer, de façon moins anxiogène qu’une situation de test classique, les performances psychologiques, tout en faisant émerger des états émotionnels diversifiés. Mais surtout, l’analyse des dialogues fait ressortir à quel point la fréquentation du jardin mobilise, en une seule fois, toutes les fonctions psychologiques (perception, mémorisation, raisonnement, langage, orientation, imagination). On regarde, on sent, on touche, on se souvient, on parle, on rêve, ce qui constitue un matériau d’une grande richesse pour les chercheurs.

Retrouver seul son chemin

Ne plus retrouver son chemin, s’égarer même dans son propre quartier : ces signes de la maladie d’Alzheimer sont bien connus. La désorientation dans l’espace est en effet l’un des symptômes qui se manifestent, selon les personnes, à un degré plus ou moins sévère de la maladie. Une autre étude menée dans notre laboratoire évalue la capacité des sujets Alzheimer à apprendre un trajet et à construire une représentation mentale du jardin.

Il est bien établi maintenant que les repères marquants de l’environnement améliorent l’orientation spatiale chez les êtres humains, à l’inverse d’un lieu monotone dépourvu d’indices distinctifs. Dans la maladie d’Alzheimer, ces points de repère deviennent indispensables pour atteindre une destination. Nous considérons qu’un jardin thérapeutique répond correctement aux besoins des malades s’il leur permet de se déplacer seuls, et s’il les aide à retrouver leur chemin grâce à un aménagement conçu spécifiquement. Le carré de fleurs rouges, le vitrail, sont autant d’aménagements à même de jouer ce rôle.

Le jardin thérapeutique doit offrir aux malades d’Alzheimer des points de repères marquants. CHRU Nancy, Author provided

C’est ainsi qu’en étudiant la capacité d’un sujet à s’orienter dans le jardin, nous comprenons comment il réagit devant un croisement d’allées, quels sont les indices qu’il va retenir pour se repérer et finalement, comment il apprend à emprunter un chemin singulier, dans le sens de l’aller comme du retour. Progressivement, nous parvenons à comprendre ses décisions d’orientation et à dresser sa carte cognitive. Il importe en effet de comprendre les conséquences de la maladie d’Alzheimer sur la capacité à imaginer un environnement physique, et par conséquent, la capacité à s’orienter.

Les premiers résultats de cette étude apportent des informations précieuses sur les impératifs que doit respecter la conception d’un lieu de vie pour personnes souffrant d’Alzheimer et maladies apparentées, d’une part, et sur les aptitudes de ces personnes à penser un environnement nouveau et enfin leur capacité à se déplacer dans un lieu peu ou non connu. Par exemple, le lieu doit être clos pour rassurer les patients mais aussi leurs familles, dont la hantise est de perdre leur trace. Il faut aussi que les malades puissent voir facilement, depuis n’importe quel endroit du jardin, la porte de sortie qui va les ramener vers leur chambre.

Les allées doivent être éclairées de nuit, pour que les malades puissent déambuler à toute heure. Découleront tout naturellement de cette étude des recommandations pour l’aménagement d’autres jardins. Celles-ci seront bientôt formalisées sous la forme d’un logiciel qui sera réalisé par notre équipe et garantira la qualité des réalisations. Il sera distribué au mois de décembre aux établissements pour personnes âgées dépendantes à l’échelle nationale, via les Agences régionales de santé.

Plus généralement, au-delà de la pathologie, à partir de ces travaux menés auprès de ces malades, nous comprenons mieux le rapport que tout un chacun entretient avec l’art, l’espace, les processus impliqués dans les décisions d’orientation et la structuration de nos cartes cognitives. Ainsi les malades d’Alzheimer, trop souvent considérés comme un fardeau pour la société, participent au progrès des connaissances. Les travaux menés au laboratoire Interpsy à Nancy permettent en effet d’imaginer de nouvelles façons de prévenir le trouble de l’orientation spatiale qui survient avec l’âge, y compris chez les bien-portants.

The Conversation

Martine Batt, Professeur de psychologie, Université de Lorraine and Alain Trognon, Professeur en psychologie sociale, Université de Lorraine

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

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