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Cette crise de l’eau qui met le Venezuela en danger

Julia Buxton, Central European University

Le Venezuela est confronté à de graves pénuries, faisant craindre une crise humanitaire dévastatrice pour ce pays d’Amérique du Sud pourtant si riche en pétrole. Nourriture, soins, liquidités, électricité et eau sont soit rationnés, soit non disponibles au moment même où le gouvernement de Nicolás Maduro se trouve également confronté à une récession profonde et à une intense sécheresse.

La chute de 50 % du prix du pétrole sur le marché international, pour ce pays qui tire 95 % du revenu de ses exportations de cette ressource, a fait considérablement reculer les progrès réalisés au milieu des années 2000 dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités.

Mais les difficultés du pays vont bien au-delà de cette dépendance à l’or noir. Depuis son élection en 2013 à la suite du décès d’Hugo Chávez, Maduro a en effet échoué à résoudre les problèmes liés à une mauvaise gestion économique, à une planification défaillante ainsi qu’à la corruption.

Son gouvernement a poursuivi une politique de prix élévés et de contrôles de changes qui a alimenté l’inflation, les marchés noirs et les pénuries. Dans sa quête d’élaboration du socialisme du XXIe siècle, le gouvernement vénézuélien a également engagé de trop coûteux programmes de nationalisation.

Des milliards de dollars sont en effet susceptibles d’être réclamés par les entreprises nationalisées pour des affaires d’expropriations et de saisies foncières, tandis que l’accumulation de factures et de contrats non payés ont entraîné la spéculation ; et la compagnie pétrolière nationale, PDVSA, pourrait bien ne plus pouvoir payer les intérêts de ses dettes.

 

Pénuries dramatiques

Le rationnement perpétuel de l’eau est la parfaite illustration des ambitions, des limites et, au final, des échecs d’Hugo Chávez – et par conséquent de Nicolás Maduro. Face à une sévère sécheresse déclenchée en mars dernier par El Niño, le gouvernement n’aura pu faire autrement que de prolonger les vacances de Pâques, de fermer tous les centres commerciaux et d’écourter une semaine ouvrée courant avril.

Ces mesures ont été prises pour économiser l’électricité, car le niveau des eaux du barrage électrique de Guri – qui fournit 65 % de l’électricité du pays – est exceptionnellement bas.

Aujourd’hui, tout comme en 2007 et en 2010, ces réserves ont chuté, passant de 244 mètres au-dessus du niveau de la mer à 240 mètres, limite qui oblige à ralentir la production en mettant à l’arrêt les huit turbines produisant 5 000 mégawatts.

 

Une histoire troublée

Le Venezuela est riche en eau, mais ses réserves sont mal placées. Selon des estimations officielles, 85 % des stocks se trouvent dans la partie sud-est du pays, où réside seulement 10 % de la population. À l’inverse, seules 15 % des ressources en eau se situent dans le nord du pays, où l’urbanisation est galopante et où se concentre le gros de la population.

Les investissements dans les infrastructures des années 1950 et 1960 ont amélioré l’approvisionnement en eau, permettant à 80 % des foyers d’y avoir accès. Mais ces développements n’ont pas permis de contenter la demande grandissante et la consommation moyenne de 350 litres d’eau par jour et par habitant (450 litres pour les quatre millions d’habitants de Caracas).

En 1989, la célèbre grogne au sujet des rationnements, des services publics défaillants, de la pollution, de l’approvisionnement clandestin et de la détérioration de la qualité a conduit à la création d’un nouveau cadre réglementaire. Ce dernier a enclenché la décentralisation de la gestion de l’eau au profit de dix structures régionales coordonnées par une nouvelle agence : Empresa Hidrológica de Venezuela (Hidroven).

Pour l’agglomération surpeuplée de Caracas, l’approvisionnement était assuré par Hidrocapital, une compagnie créée en 1991 et qui avait décidé de faire de la rénovation des aqueducs acheminant l’eau de la rivière Tuy une priorité. Mais les difficultés et l’instabilité sociale se sont poursuivies à travers tout le pays au cours des années 1990. Et l’hostilité de la population à l’égard de la politique de privatisation des services de l’eau a compliqué l’afflux de capitaux étrangers.

Les années Chávez

Comme pour tout le reste, la politique de gestion de l’eau a connu de profondes transformations pendant la présidence de Chávez. Le gouvernement prit ainsi des décisions radicales pour régler le problème de l’approvisionnement en eau des bidonvilles, base électorale du président.

À la suite d’une étude menée en 2001 par l’Institut national des statistiques, on découvrit que sur les 335 agglomérations du pays, 231 n’avaient aucun accès à l’eau courante et que huit millions de personnes étaient dépourvues d’installations sanitaires. Une loi fut adoptée par décret présidentiel. Dans la lignée de l’empowerment populaire et de la « nouvelle géométrie du pouvoir » souhaités par le gouvernement, cette loi offrit de décentraliser la politique de l’eau en s’appuyant sur 7 000 structures locales (des associations gérant ce dossier au niveau des quartiers) en lien avec la compagnie nationale des eaux, Hidroven.

Il incomba donc aux populations locales d’identifier leurs besoins et les investissements à réaliser. Parallèlement à cette relocalisation de la gestion des services, le gouvernement nationalisa des secteurs clés de l’économie, à l’image de celui de l’électricité en 2007.

 

Promesses non tenues

La vision de Chávez de communautés s’assumant et d’une énergie nationale autosuffisante a, comme les plans de ses prédécesseurs dans les années 1990, échoué à améliorer la situation. Pour l’eau et l’électricité, les investissements, estimés à 10 milliards pour l’eau et 60 milliards pour l’électricité au cours de la dernière décennie, n’ont pu répondre aux besoins d’une population et d’une économie en plein développement.

La gestion des problèmes a souffert d’un fort turnover ministériel et d’un manque d’efficacité technique, tandis que la gabegie administrative prospéra en l’absence de véritable contrôle. Comme ce fut le cas pour d’autres initiatives relatives à la démocratie participative voulue par Chávez, les associations locales de gestion de l’eau furent mal gérées.

Le pays se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. La faillite financière empêche le gouvernement de pouvoir investir massivement dans le secteur de l’eau, tandis que la crise politique continue à renvoyer les problèmes de gestion et de conservation des ressources au second plan.

Les conséquences sanitaires d’une telle situation sont en outre préoccupantes. En conservant l’eau qui se fait rare, les foyers vénézuéliens, déjà en position de vulnérabilité, pourraient s’exposer encore davantage aux risques de maladies véhiculées par les moustiques comme Zika, la fièvre jaune, la dengue ou le chikungunya.

The Conversation

Julia Buxton, Professor of Comparative Politics, Central European University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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