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Le climatoscepticisme, qu’est-ce que c’est ?

Olivier Godard, École Polytechnique – Université Paris-Saclay

Ce courant de pensée désigne une forme de déni radical de l’existence d’un problème – en l’occurrence le dérèglement climatique – en même temps que la mise en cause personnelle de ceux (scientifiques, ONG, politiques, membres de l’administration ou élus) qui invitent la société à agir pour prémunir l’humanité des manifestations les plus graves de ce dérèglement. L’attaque sur la scientificité des travaux sur le climat ne constitue pas ici la motivation, mais seulement l’instrument. Le point commun à toutes les démarches climatosceptiques consiste à vouloir bloquer l’action collective face au risque climatique, action que certains considèrent comme une menace pour leurs intérêts, leurs modes de vie ou leur conception des libertés. The Conversation

En France, il est d’abord apparu au début des années 1990 (voir l’ouvrage d’Yves Lenoir), dans la perspective du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro (1992) et notamment de l’adoption de la Convention-cadre sur le changement climatique (CCNUCC). En 2000, ce sont les conclusions du 3e rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui essuient les critiques. Puis, à partir du moment où, en 2006, la négociation internationale s’est portée sur l’après 2012, terme des engagements pris dans le cadre du Protocole de Kyoto, la France s’est trouvée affectée par un nouvel épisode d’expression médiatique climatosceptique qui a enflé jusqu’à la Conférence de Copenhague (2009). Une récente vague s’est formée ces derniers mois à l’approche de la COP21.

 

Jouer sur plusieurs tableaux

Du point de vue des thèmes mobilisés, le noyau du climatoscepticisme consiste en une contestation radicale de l’existence d’une menace planétaire grave due au dérèglement climatique d’origine anthropique. Les climatosceptiques y voient une thèse ou une idéologie « réchauffiste » dangereuse et sans fondement. Selon les moments historiques et les intervenants, le point d’application du rejet varie : aux yeux de certains, le dérèglement climatique n’existe pas ; on observe seulement des variations naturelles analogues à celles que le climat a déjà montré dans le passé historique de l’humanité, comme durant l’optimum climatique médiéval (du Xe au XIXe siècle).

Pour d’autres, le changement climatique existe bel et bien, mais n’est pas attribuable à l’homme, bien incapable d’avoir une telle influence sur des processus aussi puissants que ceux qui régissent le climat de la planète ; l’évolution de l’activité du soleil serait en cause. D’autres encore soulignent que le changement en question aura globalement des effets positifs, notamment sur l’agriculture et l’exploitation forestière, sur les transports maritimes (la route du Nord) ou sur le tourisme. Certains objectent que de vrais scientifiques s’interdiraient de dire quoi que ce soit sur l’état futur du climat dans plusieurs décennies, car l’approche par la modélisation est intrinsèquement défaillante à fournir des prévisions à cette échéance. D’autres enfin, sans aborder le fond des diagnostics scientifiques, se moquent d’une nouvelle forme de millénarisme ou croient repérer tous les ingrédients d’une idéologie totalitaire.

À s’en tenir aux thèses avancées, on pourrait croire avoir affaire à une discussion scientifique légitime sur des points de controverse que la démarche scientifique devrait savoir dénouer. Le scepticisme des climatosceptiques ne serait qu’un doute scientifique de bon aloi. En fait, il se positionne à l’interface des sciences et des enjeux d’action collective, mais en subvertissant les relations usuelles entre ces deux pôles.

Le climatoscepticisme lance des polémiques qui, non seulement ne se déroulent ni sur le seul terrain du développement scientifique ni exclusivement sur celui de l’agir collectif, mais agencent les arguments de façon à contourner les épreuves constitutives de chaque terrain : les énoncés ou diagnostics scientifiques ne sont pas soumis à un examen critique relevant de l’administration d’une preuve scientifique, mais sont récusés en prenant pour cibles les scientifiques, individuellement ou collectivement, comme dans le cas du GIEC accusé d’ourdir un complot mondial et d’agencer une manipulation opérée par une coalition de grands intérêts. Pareillement, la discussion sur l’agir collectif – que faire ? – est sabotée en mobilisant abusivement l’autorité de la science, allant d’une généralisation infondée de données partielles ou locales aux affirmations sans preuves et aux mensonges (voir le chapitre sur « Les controverses climatiques en France : la logique du trouble » dans l’ouvrage collectif Controverses climatiques, sciences et politique).

 

Semer la confusion dans les esprits

À quoi reconnaître empiriquement le discours climatosceptique ? Bien qu’ils nous parlent de science, les climatosceptiques ont en commun de ne pas participer aux recherches scientifiques concernant le climat : ils n’ont pas publié (ou presque) de travaux originaux ou critiques dans les revues scientifiques reconnues dans ce champ ; ils ne participent pas aux congrès et colloques qui réunissent les spécialistes du domaine. En revanche, ils écrivent des livres pour le grand public, tiennent des blogs où ils font feu de tout bois sans tri préalable, font des conférences devant des auditoires cultivés mais incompétents, vont de plateaux de télévision en émissions de radio, sans dédaigner les colonnes que leur offrent des journaux au nom de l’équilibre dans la représentation des « points de vue ». Le discours climatosceptique est en outre insensible à la dynamique de la discussion scientifique, autiste à la réfutation de ses énoncés et joue de la répétition des mêmes arguments victorieux, à ses yeux, des « dogmes réchauffistes ».

Dans son expression médiatique, le climatoscepticisme mobilise différents moyens rhétoriques. Il vise d’abord à diffuser le doute, jeter le trouble. De ce point de vue, le caractère brouillon, polymorphe, tous azimuts d’une argumentation contradictoire n’est pas un défaut, car cela entretient la confusion et accrédite l’idée qu’on ne connaît quasiment rien au sujet.

La seconde ficelle consiste à détourner les idéaux démocratiques de l’ordre politique pour les appliquer à la présentation publique des connaissances scientifiques. Les climatosceptiques demandent la mise en débat public des sciences du climat, un débat dans lequel, naturellement, une égalité de traitement doit être assurée à toutes les « hypothèses » en présence. Or dans les conditions d’un débat médiatique, il est impossible aux spécialistes de démonter, avec des moyens suffisants pour être immédiatement compréhensibles par le public, les assertions erronées professées par les climatosceptiques. Reste dès lors pour le public l’impression que les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux, que tout cela est confus et ne justifie pas qu’on se précipite dans l’action. Cette conclusion est précisément celle que veulent obtenir les climatosceptiques.

Troisième technique, la victimisation. Le « calvaire » des climatosceptiques doit être révélé au public : on leur refuse l’accès aux données, on n’admet pas leurs articles dans les revues scientifiques, présentées comme aux mains des « réchauffistes », on leur fait perdre leurs moyens budgétaires et leur emploi, on voudrait leur interdire de révéler que « le roi est nu »… Tout cela fonctionne médiatiquement, car les climatosceptiques offrent aux médias une actualité animée et qu’ils leur donnent le beau rôle : la dénonciation et la controverse font de l’audience et, de plus, placent les journalistes en arbitres des débats, position flatteuse et recherchée, confirmant symboliquement le statut de pouvoir suprême que le milieu politique a déjà concédé aux médias.

Il existe enfin une demande sociale importante pour un message expliquant qu’il n’y a pas lieu de changer de modes de vie ni de projet de société pour affronter le XXIe siècle. Sous prétexte de rompre avec la pensée unique dominante, le climatoscepticisme flatte le conservatisme le plus borné.

Olivier Godard, Directeur de recherche honoraire au CNRS, chercheur associé au département d’économie, École Polytechnique – Université Paris-Saclay

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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